Ce samedi matin, Port-au-Prince s’est défait, non sans peine, de son manteau de poussière provoqué par les pluies diluviennes qui se sont abattues sur la ville ces derniers jours. La capitale haïtienne, depuis quelque temps, paie au prix fort les dégâts causés par le dense étalement d’habitations tissée à l’aune des mauvaises politiques d’urbanisation. Inondée à chaque averse, salie à chaque pluie, la boue et la poussière s’alternent. La ville cohabite avec ses handicaps comme ses habitants vivent avec le Covid-19. Résignés, courageux, obligés.

Dans les rues, les nuées de motards, d’automobilistes et de piétons sont le témoignage éclatant d’une ville qui refuse de se confiner, malgré les dizaines de cas de Covid-19 détectés au quotidien. Et sans doute les milliers qui échappent aux radars des tests.

Le Champ de Mars, la place publique la plus grande et la plus mythique du pays, continue d’acceuillir ses visiteurs. Les couples d’amoureux, les étudiants, les chômeurs qui viennent tuer le temps dans les éternels débats politiques, les vendeurs de CD, de crème à la glace ou de fritures, les cireurs de bottes, les travailleurs du service de la voirie qui viennent se reposer (…), bref, tout le monde répond à l’appel. Le coronavirus n’a pas fait perdre aucun habitue à l’ombre des grands arbres de la place.

Comme le reste du pays, au Champ de Mars, la propagation de l’épidémie de coronavirus est le cadet des soucis de plus d’un. Un quadragénaire questionné par le journal alors qu’il était en pleine conversation avec son ami a botté en touche.

« Je ne peux rien vous dire à propos de cette maladie. Je n’écoute pas les nouvelles parce que je ne veux pas me stresser davantage avec les statistiques sur le nombre de personnes infectées et le nombre de morts dûs à cette maladie. D’ailleurs, tu vois, je ne porte même pas de masque. Je ne veux pas penser à cette maladie », balance-t-il, visiblement énervé.

À quelques encablures, Jean Paul dévore un ouvrage. Il s’agit d’un guide pour dessinateur industriel. Depuis le début de la crise sanitaire, le quotidien de ce jeune homme est partagé entre le Champ de Mars et sa maison. « Avant la crise, j’étudiais en République dominicaine. J’avais décidé de rentrer volontairement au pays quand les autorités dominicaines ont décidé de tout arrêter. À présent, je viens tous les jours étudier ici au Champ de Mars afin d’être toujours sur la balle quand je vais devoir recommencer avec les études », a-t-il fait savoir.

Jean Paul est l’une des rares personnes se trouvant au Champ de Mars qui portaient un masque. Se protéger demeure une question d’éducation. Ceux qui savent ont plus peur de la maladie que les autres.

Au Champ de Mars, Jovenel Moïse compte des opposants par dizaines. Avant la crise sanitaire, durant les épisodes de « peyi lòk », ces « militants » ont transformé le Champ de Mars en champ de bataille. Aujourd’hui encore, ils se retrouvent pour discuter et commenter les décisions prises par le gouvernement. Ces groupes, généralement, se montrent sceptiques à propos de l’épidémie.

« Je suis la maladie de très près. Ce n’est pas l’épidémie qui va nous tuer mais ce gouvernement qui n’a pris aucune mesure pour accompagner la population. Le gouvernement a fait en sorte d’introduire la maladie en Haïti pour nous pourrir la vie », croit savoir Israël Montilus.

Dans une autre « base » située tout près du kiosque Occide Jeanty, les membres se croient immunisés contre la Covid-19.

« Comme vous pouvez le constater, nous ne portons pas de masque. Notre groupe ne peut pas attraper le coronavirus. Nous avons surpassé cette maladie », croit Emmanuel Dagrin.

Ce dernier explique que les membres du groupe partagent tout : les sachets d’eau, la nourriture, les boissons alcoolisés, etc. « Le partage et la solidarité sont le maître mot », affirme-t-il.

En dépit du coronavirus, la réputation du Champ de Mars comme endroit récréatif par excellence ne souffre d’aucune anémie. Dans l’après-midi, la place des Artistes est prise d’assaut par des centaines de jeunes et d’adultes en quête de nourriture, d’alcool et de plaisir. Les kiosques, transformés en bar, luisent sous les lampadaires. Les clients, saoulés par les décibels et l’odeur des poulets cuits au barbecue, ont l’embarras du choix. Des filles postées devant chaque bar sont chargées de les attirer. De satisfaire toute leur faim, de combler tous les appétits.

Louis Enock, propriétaire du bar « Kay chanpyon », logé au kiosque numéro 5, déplore les effets dévastateurs du coronavirus sur les activités au Champ de Mars. « Nous dépendons énormément de la vie nocturne. Avant la crise, nous avions l’habitude de fonctionner jusqu’à 2 heures du matin. Ce n’est plus possible à cause du couvre-feu instauré par le gouvernement. Il y a toujours des centaines de gens qui viennent ici mais nous ne pouvons pas les servir au-delà de 8 heures du soir. Les agents du commissariat de Port-au-Prince viennent ici tous les soirs, à partir de 8 heures, pour nous obliger de fermer », déplore Louis Enock.

Le seul concurrent de la police nationale et qui peut l’empêcher d’intervenir c’est dame pluie quand elle fait son apparition, provoquant d’énorme branle-bas. Les soirs de pluies, en quelques minutes, le  Champ de Mars se vide de ses occupants. Ces derniers, on les retrouvera certainement le lendemain. Au même endroit. À la même heure. Avant que la Covid-19 ne les contraigne de rester à la maison.